Naissance du prophète Ibrahim (25 Dhu al-Qi'dah)
Naissance du prophète Ibrahim (25 Dhu al-Qi'dah)
Introduction
Le 25 Dhu al-Qi'dah est, dans la tradition chiite, le jour de la naissance du prophète Ibrahim (Abraham), surnommé Khalil Allah (l'ami intime de Dieu). Cette date, mentionnée par l'imam Ali ar-Rida et compilée par Ibn Tawus, fait d'Ibrahim l'un des trois prophètes nés ce jour béni (avec Issa, et selon certaines traditions, Mahomet). Pour les chiites, la naissance d'Ibrahim est inséparable de l'histoire de la Kaaba, du monothéisme pur (tawhid) et de l'épreuve suprême du sacrifice.
Développement
1. Le récit de la naissance selon les sources chiites :
· Ibrahim naît à Our, en Chaldée (Irak actuel), fils d'Azar (un sculpteur d'idoles et un adversaire farouche du monothéisme). Son nom vient du syriaque Abrâm (« père élevé ») que Dieu changera plus tard en Ibrâhîm (« père des multitudes »).
· Selon l'imam as-Sadeq, à sa naissance, une étoile brillante apparut dans le ciel, annonçant qu'il détruirait un jour les idoles. Le roi Nimrod, informé par ses devins, ordonna de tuer tous les nouveau-nés. Sa mère, Samûnah (ou Hajar selon certaines traditions), le cacha dans une grotte où un loup vint l'allaiter – un miracle préfigurant la protection divine.
2. Ibrahim dans le Coran chiite :
Les chiites lisent la figure d'Ibrahim à travers plusieurs versets, avec des accents spécifiques :
· Sourate 6, al-An'am, v. 74-79 : Ibrahim interroge son père Azar sur les idoles, puis contemple les astres, la lune et le soleil pour conclure : « J'ai tourné mon visage vers Celui qui a créé les cieux et la Terre, en pur monothéiste. »
· Sourate 21, al-Anbiya, v. 51-70 : Il brise les idoles, est jeté dans le feu par Nimrod, et le feu devient « fraîcheur et paix » par l'ordre divin.
· Sourate 37, as-Saffat, v. 99-111 : Le sacrifice d'Ismaël (et non d'Isaac, contrairement à la Bible et aux sunnites). C'est un point crucial : les chiites affirment que le fils offert en sacrifice était Ismaël, l'ancêtre des Arabes et des musulmans, et non Isaac, l'ancêtre des Hébreux. Pour eux, le Coran (v. 112) mentionne Isaac après l'épreuve, comme récompense, non comme victime.
3. Lien avec la Kaaba et le pèlerinage :
· Ibrahim, sur l'ordre de Dieu, reconstruit la Kaaba avec son fils Ismaël (Sourate 2, al-Baqara, v. 127). Les chiites soulignent que c'est le 25 Dhu al-Qi'dah qu'il posa la première pierre – la Pierre Noire (al-Hajar al-Aswad) descendue du Paradis.
· Il institua le pèlerinage (hajj) et leva l'appel au tawhid : « Annonce aux gens le pèlerinage ! » (Sourate 22, al-Hajj, v. 27). C'est pourquoi Dhu al-Qi'dah (et le suivant, Dhu al-Hijja) sont liés au hajj.
4. Différences chiites/sunnites sur Ibrahim :
· Le sacrifice : Les sunnites hésitent (certains disent Ismaël, d'autres Isaac). Les chiites tranchent fermement pour Ismaël, car Isaac naquit plus tard d'après la chronologie coranique.
· Le père d'Ibrahim : Le Coran appelle le père d'Ibrahim Âzar (sourate 6, v. 74). Les sunnites disent qu'Âzar n'était pas son père biologique mais son oncle. Les chiites considèrent au contraire qu'Âzar était bien son père, mais que celui-ci périt en mécréant (sourate 9, v. 114) – preuve que la filiation biologique n'empêche pas la rupture spirituelle.
· La station d'Ibrahim (Maqam Ibrahim) : Pour les chiites, le rocher sur lequel Ibrahim se tenait en construisant la Kaaba est toujours visible à La Mecque. Ils y voient un miracle : ses pieds s'enfoncèrent dans la pierre, laissant leurs empreintes.
5. Ibrahim, modèle pour l'imam Hussein :
· Un parallèle majeur : Ibrahim fut prêt à sacrifier son fils (Ismaël) par obéissance à Dieu. L'imam Hussein accepta de sacrifier sa vie et celles de ses fils à Kerbala. Dans les sermons chiites, on dit : « Ibrahim passa l'épreuve avec un couteau sur la gorge de son fils ; Hussein passa l'épreuve avec une épée sur sa propre gorge. » Le 25 Dhu al-Qi'dah est donc une préfiguration du 10 Muharram.
6. Pratiques chiites pour la naissance d'Ibrahim :
· Jeûne : Le jeûne du 25 Dhu al-Qi'dah (déjà mentionné pour Dahw al-Ardh) est aussi dédié à Ibrahim. L'imam ar-Rida dit : « Quiconque jeûne ce jour-là, Dieu lui donne la récompense d'Ibrahim, d'Issa et de Mahomet réunis. »
· Récitation de la sourate Ibrahim (n°14) : On la lit en entier dans la prière de nuit.
· Visite spirituelle (ziyara) d'Ibrahim : Bien qu'il soit enterré à Hébron (Palestine), les chiites tournés vers La Mecque récitent une invocation spéciale : « Paix sur toi, ô ami de Dieu, qui détruisis les idoles et ne craignis qu'Allah. »
· Repas rituel : On distribue de la viande (un mouton ou une chèvre) en mémoire du bélier que Dieu envoya pour remplacer Ismaël.
7. Une naissance dans l'épreuve :
Contrairement à la plupart des naissances célébrées comme des jours de fête joyeuse, celle d'Ibrahim est marquée par la conscience de la lutte à venir : dès son premier souffle, un roi tyran (Nimrod) voulait le tuer. Pour les chiites, c'est un modèle pour leur propre histoire : les imams (de Ali à Hussein) sont tous nés sous la menace des califes. Ibrahim montre que naître sous le signe de l'oppression peut être le début de la libération.
Conclusion
Le 25 Dhu al-Qi'dah, en célébrant la naissance d'Ibrahim, rappelle aux chiites que le monothéisme pur (tawhid) a toujours été combattu par les pouvoirs idolâtres. Ibrahim n'était ni juif ni chrétien ni musulman au sens légal, mais « un pur monothéiste soumis à Dieu » (Sourate 3, Al 'Imran, v. 67). En ce mois sacré où la guerre est interdite, sa naissance invite à briser les idoles intérieures (l'orgueil, l'argent, le pouvoir) comme lui brisa les statues de Nimrod. Aujourd'hui encore, les communautés chiites organisent ce jour-là des conférences sur « la résistance d'Ibrahim », reliant son refus de se prosterner devant les idoles à celui des croyants devant l'injustice moderne. Le prophète Ibrahim reste, dans le chiisme, le père spirituel de tous ceux qui refusent de courber l'échine devant l'oppression.

