Martyre de l'imam Muhammad al-Jawad (29 Dhu al-Qi'dah 220 AH)
Martyre de l'imam Muhammad al-Jawad (29 Dhu al-Qi'dah 220 AH)
Introduction
Le 29 Dhu al-Qi'dah 220 AH (correspondant à novembre 835 EC) marque le martyre du neuvième imam chiite, Muhammad ibn Ali al-Jawad (également connu sous les titres d'al-Taqi – le Pieux – et al-Jawad – le Généreux). À sa mort, il n'avait qu'environ 25 ans (né en 195 AH), ce qui fait de lui l'imam le plus jeune à être martyrisé. Il fut empoisonné par son épouse, Umm al-Fadl, fille du calife abbasside al-Ma'mun (le même calife qui avait forcé l'imam Ali ar-Rida à être son héritier). Son tombeau se trouve dans le quartier de Kazimayn à Bagdad (Irak), aux côtés du septième imam (Musa al-Kadhim). Pour les chiites, son martyre si jeune illustre la persécution systématique des imams et la corruption du pouvoir abbasside, capable d'utiliser même les liens familiaux pour éliminer les descendants du Prophète.
Développement
1. Enfance et imamat précoce :
· Muhammad al-Jawad n'avait que 7 ans lorsque son père, l'imam Ali ar-Rida (sujet n°7), fut empoisonné à Tus (Mashhad) en 203 AH. À cet âge, il devint le neuvième imam, ce que certains chiites de l'époque contestèrent : un enfant pouvait-il être l'imam ?
· Selon la tradition chiite, l'imam ar-Rida, avant de mourir, désigna son fils comme successeur. Pour prouver sa légitimité, le jeune Muhammad répondit dès l'âge de 7 ans aux questions des théologiens de Bagdad avec une aisance qui stupéfia les savants abbassides. Un hadith célèbre rapporte : *« Un enfant dont Dieu ouvre le cœur à la sagesse n'a pas besoin de l'âge. »
2. Le mariage forcé avec la fille d'al-Ma'mun :
· Le calife al-Ma'mun, qui avait déjà forcé l'imam ar-Rida à être son héritier (pour mieux le surveiller), décida d'attacher le jeune Muhammad al-Jawad à sa famille en lui offrant sa fille, Umm al-Fadl, en mariage (vers 215 AH). Les chiites considèrent que l'imam accepta sous contrainte (taqiyya).
· Le mariage ne fut pas heureux. Umm al-Fadl, élevée dans le luxe abbasside, méprisait la simplicité de l'imam. De plus, elle ne lui donna pas d'enfant (seule une esclave, Umm Walad, lui donna son fils unique, l'imam Ali al-Hadi – le 10e imam).
3. La jalousie du calife al-Mu'tasim :
· Après la mort d'al-Ma'mun (218 AH), son frère al-Mu'tasim devint calife. Contrairement à al-Ma'mun (qui avait un certain respect, même hypocrite, pour les imams), al-Mu'tasim les haïssait ouvertement.
· Al-Mu'tasim craignait la popularité croissante de Muhammad al-Jawad. Il ordonna à Umm al-Fadl (désormais veuve de facto puisque l'imam avait pris une autre épouse) de l'empoisonner. La tradition chiite rapporte qu'elle lui servit du raisin empoisonné ou un gâteau au poison.
4. Les circonstances de sa mort :
· L'imam mourut à Bagdad à l'âge de 25 ans. Son corps fut enterré près de son grand-père, l'imam Musa al-Kadhim, dans ce qui deviendra le sanctuaire de Kazimayn (littéralement « les deux Kazim » – en réalité les deux imams enterrés là : le 7e et le 9e).
· Avant de mourir, il confia la charge de l'imamat à son fils, Ali al-Hadi, alors âgé de 8 ans, et lui recommanda de quitter Bagdad pour Médine (plus sûre pour l'époque).
5. Signification chiite de ce martyre :
· L'âge n'est pas un obstacle à la sainteté : Comme Yahya (Jean-Baptiste) qui reçut la sagesse étant enfant (Coran 19, v. 12), Muhammad al-Jawad prouve que Dieu peut accorder la science imamique à tout âge.
· La trahison familiale : Umm al-Fadl, fille du calife, épouse de l'imam, choisit son père contre son mari. Les chiites voient ici un parallèle avec la femme de Lût (Loth) ou celle de Noé : le sang ne protège pas de la damnation.
· La générosité (al-Jawad) jusqu'à la mort : Son titre « al-Jawad » (le Généreux) lui vient de sa charité légendaire. On raconte qu'il ne refusait jamais une demande, même de ses ennemis. Son martyre est l'ultime générosité : donner sa vie pour préserver l'imamat.
· Kazimayn, double sanctuaire : Le fait qu'il soit enterré à côté de son grand-père crée un lieu de pèlerinage unique : on y visite deux imams en un seul voyage. Les chiites disent que leurs deux esprits se rencontrent sous le même dôme.
6. Le prédécesseur de l'imam Mahdi :
· Muhammad al-Jawad est le neuvième imam. La tradition chiite enseigne que le douzième (le Mahdi) portera le même nom que le Prophète (Muhammad) et aura la même générosité que lui. Ainsi, al-Jawad préfigure par son nom et son caractère l'imam caché.
7. Différence entre chiites et sunnites :
· Les sunnites ne reconnaissent pas l'imamat de Muhammad al-Jawad comme institution divine. Ils le considèrent comme un descendant pieux du Prophète, non comme un guide infaillible. Son empoisonnement n'est pas attesté dans leurs sources principales (ils disent qu'il mourut de mort naturelle).
· Pour les chiites, ignorer son empoisonnement revient à ignorer la corruption du califat abbasside. La preuve : son corps fut enterré secrètement la nuit, et le calife al-Mu'tasim fit une prière funéraire hypocrite – signe que la mort était suspecte.
8. Pratiques chiites pour le 29 Dhu al-Qi'dah :
· C'est un jour de deuil (moins intense que pour l'imam Hussein, mais réel). On organise des assemblées (majalis) où l'on raconte sa vie, sa générosité, et les circonstances de son empoisonnement.
· Visite du sanctuaire de Kazimayn : Des millions de pèlerins s'y rendent chaque année. Une ziyarah spécifique (visite spirituelle) est récitée, dans laquelle on dit : « Que la paix soit sur toi, ô Muhammad le Généreux, le Pieux, le martyr empoisonné par l'épouse corrompue. »
· Lecture de sourates protectrices : On lit la sourate al-Fatiha (1) et al-Ikhlas (112) 70 fois chacune pour demander la protection contre le poison spirituel (l'hypocrisie).
· Distribution de nourriture douce : En mémoire du raisin ou du gâteau empoisonné, on distribue des fruits frais (surtout des raisins) aux enfants, en disant : « Prenez ce fruit, mais souvenez-vous que le mal peut se cacher sous l'apparence du bien. »
9. Leçon pour le chiisme contemporain :
· L'assassinat de Muhammad al-Jawad si jeune rappelle aux chiites que les régimes injustes ne reculent devant rien : ni l'âge, ni le lien familial, ni le caractère sacré du sang prophétique. Il prépare à comprendre la disparition de l'imam Mahdi (qui se cache parce que le monde est trop dangereux).
· Sa tombe à Kazimayn, visitée par des millions de pèlerins chaque année (surtout les jours de son martyre), est un symbole de la victoire posthume des imams : le calife al-Mu'tasim voulait l'effacer, mais son tombeau est aujourd'hui l'un des plus grands complexes religieux du monde chiite.
Conclusion
Le martyre de l'imam Muhammad al-Jawad le 29 Dhu al-Qi'dah 220 AH clôture le mois sacré de Dhu al-Qi'dah sur une note tragique, annonçant les deuils plus grands du prochain mois (Muharram). Né à Médine, mort empoisonné à Bagdad, il incarne le destin des imams : tous martyrs, jeunes ou vieux, par l'épée ou par le poison. Son titre « al-Jawad » (le Généreux) luit d'autant plus qu'il donna sa vie sans se plaindre, pardonnant à son épouse avant de rendre l'âme (selon certaines sources chiites). Le 29 Dhu al-Qi'dah, les chiites ne pleurent pas seulement un jeune homme de 25 ans ; ils pleurent l'innocence assassinée par la politique, et ils prient pour que l'imam Mahdi, lorsqu'il reviendra, venge enfin tous ces sangs versés. C'est aussi une date qui prépare spirituellement aux 10 premiers jours de Muharram (Kerbala), où le sang des imams coulera à nouveau.

