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Voyage de l'imam Ali-Rida vers le Khorasan (200 AH)

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Voyage de l'imam Ali-Rida vers le Khorasan (200 AH)

 

Introduction

 

Au cours de l'année 200 AH (correspondant à 815-816 EC), le huitième imam chiite, Ali ibn Musa ar-Rida (sujet n°7), est contraint par le calife abbasside al-Ma'mun de quitter sa ville natale, Médine, pour un long voyage de près de 3000 kilomètres jusqu'au Khorasan (nord-est de l'Iran actuel, région de Mashhad/Nishapur). Ce voyage forcé, qui eut lieu pendant le mois sacré de Dhu al-Qi'dah (ou peut-être un peu avant, selon les sources), marque le début d'une captivité dorée : al-Ma'mun impose à l'imam d'être son héritier présomptif (wali al-'ahd) et le surveille de près. Pour les chiites, ce voyage est un exil déguisé – une tentative abbasside de neutraliser l'imam en l'éloignant de sa base médinoise.

 

Développement

1. Contexte politique :

 

· Après la mort du calife Haroun al-Rachid (193 AH / 809 EC), une guerre civile éclate entre ses deux fils : al-Amin (calife à Bagdad) et al-Ma'mun (gouverneur du Khorasan). Al-Ma'mun l'emporte et fait tuer son frère.

· Pour légitimer son pouvoir (il est moins populaire que son frère défunt), al-Ma'mun invente une stratégie : nommer un membre de la famille du Prophète comme héritier, espérant ainsi rallier les chiites à sa cause. Il jette son dévolu sur l'imam Ali ar-Rida.

 

2. L'ordre de quitter Médine :

 

· En 200 AH, al-Ma'mun envoie un messager à Médine avec une lettre impérative : l'imam doit se rendre au Khorasan immédiatement. Les chiites considèrent qu'il s'agissait d'un ordre déguisé : si l'imam refusait, il serait exécuté.

· Ali ar-Rida consulte sa famille et ses proches. Tous l'exhortent à refuser, mais il répond : « Je ne peux pas désobéir à l'ordre d'un calife, car mon refus causerait un bain de sang à Médine. » Il accepte donc sous contrainte (taqiyya) – non par peur, mais pour protéger sa communauté.

 

3. L'itinéraire du voyage :

 

· L'imam quitte Médine avec un petit groupe de proches (dont son fils, le futur imam Muhammad al-Jawad, alors âgé de 5 ans). Il traverse l'Arabie, puis la Perse.

· Selon la tradition chiite, à chaque étape, les habitants accourent pour le saluer. Des miracles (karamat) lui sont attribués : guérison de malades, apparition de sources d'eau dans le désert.

· Il arrive à Nishapur (Khorasan) et y prononce un célèbre hadith : « Mon père m'a rapporté de son père... que le Prophète a dit : "La parole de 'La ilaha illa Allah' est Ma forteresse. Quiconque y entre sera sauvé de Mon châtiment." » Ce hadith, gravé sur les murs du sanctuaire de Mashhad, est connu comme le « hadith de la chaîne d'or » (hadith al-silsilat al-dhahab).

4. L'héritier forcé :

 

· À son arrivée à Merv (capitale du Khorasan), al-Ma'mun lui propose formellement le poste d'héritier du califat. Ali ar-Rida refuse, mais al-Ma'mun insiste. Finalement, l'imam accepte à trois conditions (citées par le chiite cheikh al-Moufid) :

  1. Il ne nommera personne à un poste.

  2. Il ne révoquera personne d'un poste.

  3. Il ne modifiera aucune loi existante.

· Al-Ma'mun accepte. En apparence, l'imam devient le « prince héritier » ; en réalité, il reste prisonnier politique.

 

5. Conséquences de ce voyage pour les chiites :

 

· Déplacement du centre chiite : Après ce voyage, la branche principale du chiisme (duodécimain) cesse d'être exclusivement médinoise. Les chiites persans (iraniens) commencent à jouer un rôle majeur.

· Naissance du sanctuaire de Mashhad : L'imam ne reviendra jamais à Médine. Il mourra empoisonné en 203 AH (819 EC) à Tus (près de l'actuel Mashhad). Son tombeau deviendra le plus grand lieu de pèlerinage chiite en Iran.

· Polarisation entre chiites : Certains chiites critiquent l'imam pour avoir accepté ce faux héritage. Mais la majorité reconnaît la taqiyya : l'imam n'a jamais gouverné ni légitimé le califat.

 

6. Spécificités de ce voyage en Dhu al-Qi'dah :

 

· Les sources chiites (Ibn Tawus, al-Majlisi) indiquent qu'il quitta Médine un 1er Dhu al-Qi'dah (ou peu après). Le voyage dura plusieurs mois, l'amenant à traverser le mois sacré.

· Pendant ce Dhu al-Qi'dah itinérant, l'imam continuait à prier et à jeûner (jeûne facultatif) malgré les difficultés du voyage. Il enseignait aux caravaniers les règles du mois sacré : « Même en déplacement, n'oubliez pas que la guerre est interdite ; la guerre contre l'âme, elle, est toujours permise. »

 

7. Pratiques chiites pour commémorer ce voyage :

 

· La date précise du début du voyage (1er Dhu al-Qi'dah ou 15 Dhu al-Qi'dah) n'est pas uniforme. Mais de nombreux chiites célèbrent le « départ de Médine » de l'imam comme un jour de deuil (moindre que celui de sa mort).

· On récite la ziyarah du voyageur (visite spirituelle) que l'imam aurait lue à chaque étape : « Ô Dieu, protège-moi sur cette route que je n'ai pas choisie. Toi seul sais que j'y vais contraint. »

· Dans les caravansérails d'Iran, sur la route de Mashhad, on trouve des panneaux rappelant le passage de l'imam. Des prières sont récitées à ces endroits.

 

8. Différence avec la tradition sunnite :

 

· Les sunnites ne nient pas le voyage de l'imam Ali ar-Rida, mais ils n'y voient pas une contrainte. Pour eux, al-Ma'mun était un calife pieux qui voulait sincèrement réconcilier les musulmans. L'imam accepta librement le poste d'héritier, et mourut de mort naturelle.

· Les chiites rejettent cette lecture : si al-Ma'mun était sincère, pourquoi l'imam posa-t-il des conditions (ne rien gouverner) ? Pourquoi l'imam fut-il ensuite empoisonné ?

 

9. Le voyage comme métaphore spirituelle :

 

· Dans la mystique chiite (irfan), le voyage forcé de l'imam Ali ar-Rida représente le voyage de l'âme vers Dieu : on est arraché à ses attaches (Médine) pour être confronté à l'inconnu (le Khorasan). L'obéissance à l'ordre divin (ici, accepter l'exil) mène à la proximité divine.

· Le sanctuaire de Mashhad, lieu ultime du voyage, symbolise le but du pèlerinage terrestre : rencontrer l'imam en esprit, même si son corps est dans la tombe.

 

Conclusion

 

Le voyage de l'imam Ali ar-Rida vers le Khorasan au cours de Dhu al-Qi'dah 200 AH est pour les chiites l'un des épisodes les plus ambivalents de l'histoire des imams. C'est à la fois une défaite (l'imam contraint de quitter Médine, sous la menace) et une victoire (son sanctuaire à Mashhad deviendra le cœur du chiisme iranien). C'est un exil (loin de sa patrie) et une expansion (le chiisme s'enracine en Perse). Les chiites, chaque fois qu'ils entreprennent un long voyage, récitent la prière que l'imam aurait lue au départ de Médine : « Seigneur, je mets ma confiance en Toi, Toi qui sais que je suis contraint. Fais que ce voyage ne soit pas une perte, mais une semence pour l'avenir. » Aujourd'hui, des millions de pèlerins refont chaque année le chemin inverse : de l'Iran vers Médine, ou de Médine vers Mashhad. Mais aucun ne peut mesurer ce que l'imam Ali ar-Rida éprouva ce Dhu al-Qi'dah là, quittant pour toujours la ville de son aïeul, le Prophète Mahomet, sous la garde de soldats abbassides. C'est ce que le chiisme appelle la ghurba (l'exil intérieur) : être en voyage sur terre quand son vrai chez-soi est au paradis.

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