La période de réflexion personnelle avant le hajj (pratique spirituelle du mois de Dhu al-Qi'dah)
La période de réflexion personnelle avant le hajj (pratique spirituelle du mois de Dhu al-Qi'dah)
Introduction
Dans la tradition chiite, le mois de Dhu al-Qi'dah est considéré comme le mois de la préparation intérieure au hajj. Alors que le hajj proprement dit a lieu en Dhu al-Hijja (le mois suivant), les imams chiites ont enseigné que le véritable pèlerinage commence dans le cœur bien avant de poser le pied à La Mecque. Ainsi, pendant Dhu al-Qi'dah, les croyants – qu'ils se rendent ou non au hajj cette année-là – sont invités à une période de réflexion personnelle (muhasaba) : ils font le bilan de leur vie, identifient leurs attachements excessifs au monde, et se recentrent spirituellement. Cette pratique, qui n'est pas obligatoire mais hautement recommandée (mustahab), transforme Dhu al-Qi'dah en un mois de retraite intérieure.
Développement
1. Le fondement dans le Coran et la sunna :
· Le Coran dit : « Et méditez sur ce que Dieu a créé. » (Sourate 3, Al 'Imran, v. 191). La réflexion (tafakkur) est un acte d'adoration.
· Le Prophète Mahomet passait une grande partie du mois de Dhu al-Qi'dah en retraite méditative (i'tikaf) dans sa mosquée à Médine, se préparant au hajj. Les chiites perpétuent cette tradition, mais à domicile.
2. Hadith de l'imam Ali sur la réflexion :
· Le 1er imam disait : « Une heure de réflexion (tafakkur) vaut mieux qu'une nuit de prière sans réflexion. »
· Et il ajoutait : « Le mois de Dhu al-Qi'dah est le mois de la réflexion sur le hajj, même pour ceux qui n'y vont pas. Car réfléchir au hajj, c'est comme l'accomplir en esprit. »
3. Pourquoi la réflexion en Dhu al-Qi'dah ? :
· Le hajj est proche (30 jours). C'est le moment de se demander : « Suis-je prêt à rencontrer Dieu ? »
· Le mois est sacré : la guerre est interdite, donc on a plus de temps pour soi. On peut s'asseoir, se taire, penser.
· Les jours de Dahw al-Ardh (25 Dhu al-Qi'dah) sont propices à la méditation cosmique : la Terre étendue, les naissances d'Ibrahim et Issa – autant de signes à contempler.
4. Comment pratiquer la réflexion personnelle en Dhu al-Qi'dah ? (selon les enseignements des imams) :
a) Le bilan quotidien (muhasaba) :
· Chaque soir, avant de dormir, on passe 10 minutes à revoir sa journée :
· Qu'ai-je fait de bien aujourd'hui ?
· Qu'ai-je fait de mal ?
· Qu'aurais-je dû faire et n'ai-je pas fait ?
· L'imam as-Sadeq disait : « Rendez vos comptes avant qu'on vous les demande. »
b) La réflexion sur les 5 attachements (selon l'imam Ali as) :
Le 1er imam listait cinq choses qui éloignent de Dieu, à méditer pendant Dhu al-Qi'dah :
1. L'attachement aux richesses : Suis-je prêt à dépenser pour le hajj ? Pour les pauvres ?
2. L'attachement au pouvoir : Est-ce que je cherche à dominer les autres ?
3. L'attachement au plaisir : Mes loisirs me distraient-ils de Dieu ?
4. L'attachement à la réputation : Est-ce que j'agis pour être vu ou pour Dieu ?
5. L'attachement à la famille (excessif) : Suis-je prêt à quitter mes proches pour Dieu (comme Ibrahim quitta son père) ?
c) La méditation sur la mort :
· L'imam Hussein (3e imam) disait : « Pensez à la mort pendant Dhu al-Qi'dah, car le hajj vous fait rencontrer Dieu ; la mort vous fait rencontrer Dieu aussi. »
· On s'imagine mourir, laisser ses biens, être enterré. Cette méditation détache du monde.
d) La lecture réfléchie du Coran (tadabbur) :
· Au lieu de réciter vite, on prend un verset par jour et on le rumine. Par exemple, le verset sur le hajj (Coran 2, v. 196-203). On se demande : « Que dit Dieu ici ? Qu'est-ce que cela change dans ma vie ? »
5. La retraite à domicile (i'tikaf léger) :
· Le Prophète pratiquait l'i'tikaf (rester dans la mosquée sans en sortir) pendant les dix derniers jours de Dhu al-Qi'dah. Les chiites recommandent un i'tikaf réduit : passer quelques heures par jour dans une pièce calme, sans téléphone ni télévision, juste avec le Coran et un tapis de prière.
· Pour ceux qui ne peuvent pas, l'imam as-Sadeq conseille : « Même cinq minutes de réflexion dans son lit avant de dormir suffisent, si l'intention est bonne. »
6. Les thèmes de réflexion spécifiques à Dhu al-Qi'dah (selon Ibn Tawus) :
· Le hajj intérieur : « Si je ne peux pas aller à La Mecque cette année, comment puis-je faire le hajj de mon cœur ? » (Réponse : purifier ses intentions, pardonner à ses ennemis, donner l'aumône).
· L'étalement de la Terre (25 Dhu al-Qi'dah) : « Si Dieu a étendu la Terre pour nous, comment puis-je étendre ma miséricorde aux autres ? »
· La naissance d'Ibrahim : « Quelle idole (argent, orgueil, colère) dois-je briser en moi, comme Ibrahim brisa les statues ? »
· La naissance d'Issa : « En quoi suis-je comme Marie (Maryam) qui accoucha seule, abandonnée de tous ? Suis-je prêt à être seul pour Dieu ? »
7. Différence avec la réflexion sunnite :
· Les sunnites pratiquent aussi la réflexion (tafakkur), mais ils ne l'associent pas spécifiquement au mois de Dhu al-Qi'dah. Pour eux, c'est une pratique de tous les jours.
· Les chiites, grâce aux enseignements des imams, ont un calendrier de la réflexion : chaque mois a ses thèmes. En Dhu al-Qi'dah, le thème principal est le hajj intérieur.
8. Obstacles à la réflexion (selon l'imam as-Sadeq) :
Le 6e imam listait ce qui empêche de réfléchir :
· Le bruit (environnement agité). Pendant Dhu al-Qi'dah, on cherche le silence.
· L'accumulation de soucis (trop de listes de choses à faire). On s'accorde une heure par jour sans rien faire.
· Les écrans (télévision, téléphone). On réduit leur usage.
· La compagnie de gens frivoles (qui parlent sans cesse). On choisit ses interlocuteurs.
· Le sommeil excessif (on dort plus qu'il ne faut). On se lève tôt pour méditer avant l'aube.
9. Pratiques populaires dans les familles chiites :
· La « chaise de la réflexion » : Dans certaines familles traditionnelles (Iran, Irak), on réserve une chaise dans un coin de la maison. Celui qui s'y assoit a le droit de ne pas être dérangé – c'est son temps de réflexion. Pendant Dhu al-Qi'dah, chaque membre de la famille y passe au moins 15 minutes par jour.
· Le journal spirituel : On tient un cahier où l'on écrit ses pensées, ses résolutions, ses repentirs. Le 1er Dhu al-Hijja, on le relit pour voir ses progrès.
· Les promenades silencieuses : Au lieu de parler, on marche en silence dans la nature (jardin, bord de mer, montagne) en contemplant la création.
10. Le fruit de la réflexion : le détachement (zuhd) :
· L'objectif ultime de la réflexion en Dhu al-Qi'dah est le zuhd – le fait de ne plus être attaché au monde. L'imam Ali disait : « Le zuhd n'est pas de ne rien posséder, mais de n'être possédé par rien. »
· Après un mois de réflexion, le chiite aborde Dhu al-Hijja (hajj) ou Muharram (deuil) avec un cœur plus léger, moins préoccupé par les futilités.
Conclusion
La période de réflexion personnelle pendant Dhu al-Qi'dah est l'un des joyaux spirituels du chiisme. Dans un monde hyperactif, les imams enseignent que le vrai voyage n'est pas seulement celui des pieds vers La Mecque, mais celui de l'esprit vers Dieu. Ce mois sacré, où la guerre extérieure est interdite, devient le théâtre de la guerre intérieure – non pas une guerre violente, mais une guerre silencieuse contre ses propres défauts. Les chiites qui s'y adonnent disent souvent : « Je n'ai pas fait le hajj cette année, mais j'ai fait le hajj de mon âme. » Le 25 Dhu al-Qi'dah, jour du Dahw al-Ardh, ils méditent sur l'étalement de la Terre : de même que Dieu a étendu la matière, eux ont étendu leur conscience. Et le 29 Dhu al-Qi'dah, à la veille du hajj, ils ferment leur cahier de réflexion, prêts à affronter le mois suivant, le cœur purifié. Comme le résume l'imam as-Sadeq : « Une heure de réflexion en Dhu al-Qi'dah éclaire l'année entière. » Voilà pourquoi les chiites chérissent ce mois : non pour ce qu'on y fait (car on n'y combat pas, on n'y festoie pas), mais pour ce qu'on y pense.

