L'interdiction de se couper les cheveux et les ongles pendant Dhu al-Qi'dah (préparation au hajj)
L'interdiction de se couper les cheveux et les ongles pendant Dhu al-Qi'dah (préparation au hajj)
Introduction
Dans la tradition chiite, le mois de Dhu al-Qi'dah est considéré comme un mois de préparation spirituelle au pèlerinage (hajj) qui a lieu le mois suivant (Dhu al-Hijja). Une pratique spécifique, rapportée par l'imam Ja'far as-Sadeq (6e imam) et l'imam Ali ar-Rida (8e imam), consiste à ne pas se couper les cheveux ni les ongles à partir du 1er Dhu al-Qi'dah (ou au moins pendant les dix derniers jours) pour ceux qui ont l'intention d'accomplir le hajj cette année-là. Pour ceux qui ne font pas le hajj, cette interdiction n'est pas obligatoire mais recommandée (mustahab) par solidarité avec les pèlerins. Cette pratique plonge ses racines dans le Coran et la sunna prophétique, et elle symbolise l'entrée progressive dans l'état de sacralité (ihram).
Développement
1. Le fondement coranique :
· Le Coran dit : « Ne vous rasez pas la tête jusqu'à ce que l'offrande (hady) atteigne son lieu de sacrifice. » (Sourate 2, al-Baqara, v. 196)
· Ce verset concerne ceux qui sont en état d'ihram pendant le hajj ou la 'umra. Les chiites l'étendent également au mois précédant le hajj, par précaution et par respect.
2. Le hadith fondateur (imam as-Sadeq) :
· Le 6e imam a dit : « Celui qui veut faire le hajj, qu'il ne se coupe pas les ongles ni n'enlève un seul cheveu à partir du début de Dhu al-Qi'dah. Car cela lui sera compté comme un acte d'obéissance, et chaque poil qui tombe (naturellement) est une lumière pour lui au Jour de la Résurrection. »
· Ce hadith est rapporté par cheikh al-Hurr al-'Amili dans Wasa'il al-shi'a (t. 11, p. 45) et jugé authentique (sahih) par la majorité des érudits chiites.
3. Pourquoi Dhu al-Qi'dah spécifiquement ? :
· Le hajj commence en Dhu al-Hijja, mais l'état d'ihram (sacralité) demande une pureté physique et rituelle. En cessant de se couper les cheveux et les ongles dès le début du mois précédent, le pèlerin se prépare mentalement.
· Le mois de Dhu al-Qi'dah est déjà un mois sacré où la guerre est interdite. Ajouter cette interdiction de coupe renforce son caractère de paix et de retenue.
· Les dix premiers jours de Dhu al-Hijja sont les plus sacrés. En commençant la préparation trente jours avant, le chiite s'assure d'arriver pur.
4. Ce que disent les imams sur la coupe des ongles :
· L'imam Ali ar-Rida (8e imam) précise : « Laisser pousser les ongles (sans les couper) pendant Dhu al-Qi'dah est une sunna (tradition) du Prophète. Mais si l'ongle se casse ou blesse, on peut le couper pour éviter le mal. »
· Un hadith de l'imam Muhammad al-Baqir (5e imam) : « Les ongles non coupés et les cheveux non rasés témoignent le jour du Jugement : "Nous avons été laissés par obéissance à Dieu." »
5. Qui est concerné ? :
· Ceux qui font le hajj cette année-là : C'est presque une obligation (selon certaines fatwas, c'est recommandé très fortement, mustahab mu'akkad). La grande majorité des pèlerins chiites respectent cette pratique.
· Ceux qui ne font pas le hajj : C'est simplement mustahab (recommandé) mais pas obligatoire. Beaucoup le font par solidarité ou pour accumuler des mérites.
· Les femmes : Elles sont aussi concernées, mais elles peuvent se couper les cheveux (car la longueur excessive nuit à l'hygiène). L'imam as-Sadeq a dit : « Pour la femme, l'interdiction de couper les cheveux est allégée ; elle peut les tailler un peu si cela devient gênant. »
· Les malades : Si une maladie nécessite de se couper les ongles ou les cheveux, l'interdiction est levée.
6. Que faire si on se coupe par oubli ? :
· Les imams enseignent la clémence : « Celui qui oublie et se coupe un ongle ou un cheveu, qu'il demande pardon à Dieu et continue. Rien ne lui est exigé (pas d'expiation). »
· Si c'est délibéré (sans nécessité), on doit donner une petite aumône (fidya) : nourrir un pauvre par cheveu ou par ongle coupé.
7. Lien avec l'état d'ihram pendant le hajj :
· Pendant l'ihram (à partir du 8 Dhu al-Hijja), il est interdit de
se couper les cheveux et les ongles (ainsi que de se parfumer, de chasser, d'avoir des relations conjugales, etc.).
· En prolongeant cette interdiction à tout Dhu al-Qi'dah, le pèlerin chiite vit deux mois de sacralité progressive : un mois de préparation (interdiction légère) puis un mois d'ihram complet (interdiction stricte).
8. Symbolique spirituelle :
· La pousse naturelle : Laisser pousser les cheveux et les ongles, c'est accepter la création de Dieu sans y toucher, comme un acte d'abandon (tawakkul).
· Le sacrifice : Le pèlerin se prive de se rendre beau (coupe de cheveux, ongles nets) pour montrer qu'il ne se soucie pas de son apparence face à Dieu.
· La renaissance : Le rasage de la tête après le hajj (le jour du sacrifice, 10 Dhu al-Hijja) symbolise une nouvelle naissance. Les cheveux et ongles laissés pousser pendant Dhu al-Qi'dah sont comme le « fardeau » qu'on abandonne à Dieu.
9. Pratiques populaires :
· Dans les familles chiites dont un membre part au hajj, on lui rappelle dès le 1er Dhu al-Qi'dah : « N'oublie pas : ne touche ni à tes cheveux ni à tes ongles ! »
· Les pèlerins portent souvent des gants (pour ne pas voir leurs ongles longs) et des coiffes (pour cacher leurs cheveux en broussaille). C'est une marque de piété.
· Ceux qui ne partent pas en hajj mais observent l'interdiction par solidarité disent : « Je partage votre état de sacralité à distance. »
10. Différence avec les sunnites :
· Les sunnites n'ont pas cette pratique de laisser pousser cheveux et ongles pendant Dhu al-Qi'dah. Pour eux, l'ihram commence seulement à l'arrivée aux miqats (points d'entrée du hajj), quelques jours avant le 8 Dhu al-Hijja.
· Les sunnites considèrent que laisser pousses cheveux et ongles trop longtemps est contraire à la propreté (hygiène). Les chiites répondent que c'est une question d'intention : si c'est pour obéir à Dieu, c'est pur.
11. Le cas particulier du rasage du crâne (pour les hommes) :
· Certains pèlerins chiites se rasent intégralement le crâne (tonsure) avant Dhu al-Qi'dah, puis laissent tout repousser pendant le mois, pour que la pousse soit complète. Cela rend le rasage final (après le hajj) plus symbolique.
· Cette pratique n'est pas obligatoire mais très répandue chez les chiites iraniens.
12. Quand reprendre la coupe normale ? :
· Après le hajj, le jour du sacrifice (10 Dhu al-Hijja) ou après les trois jours du hajj (13 Dhu al-Hijja), on se coupe les cheveux et on se lime les ongles.
· Ceux qui n'ont pas fait le hajj reprennent la coupe normale le 1er Dhu al-Hijja (début du mois du hajj) ou après la fête. Mais certains continuent jusqu'au 13 Dhu al-Hijja par respect.
13. Leçons pour le croyant :
· L'interdiction de se couper les cheveux et les ongles pendant Dhu al-Qi'dah est une école de patience : on laisse le corps naturel, on se détache de la coquetterie.
· C'est aussi un lien invisible avec les pèlerins : même si on reste chez soi, on vit la même privation qu'eux.
Conclusion
L'interdiction de se couper les cheveux et les ongles pendant Dhu al-Qi'dah (pour les pèlerins, et par extension pour tous les croyants) est l'une des pratiques chiites les plus concrètes du mois sacré. Elle rappelle que le hajj ne commence pas le 8 Dhu al-Hijja avec l'ihram, mais bien un mois avant, avec l'intention pure et la renonciation aux soins corporels superflus. Dans les maisons chiites, le 1er Dhu al-Qi'dah est souvent marqué par un petit rituel : on coupe ses ongles pour la dernière fois, on se rase (pour les hommes), puis on range les ciseaux jusqu'après la fête du sacrifice. Et pendant trente jours, on supporte des ongles qui s'allongent, des cheveux qui dépassent – comme une offrande silencieuse. Comme le dit l'imam as-Sadeq : « Dieu n'a pas besoin de vos ongles coupés, mais Il a besoin de votre obéissance. » Ainsi, Dhu al-Qi'dah devient un mois où l'on se dépouille de son apparence pour se revêtir de la présence divine. Même pour ceux qui ne vont jamais à La Mecque, cette pratique reste une porte ouverte sur le sacré : on peut, chez soi, imiter le pèlerinage par la simple abstention de couper ce qui pousse. C'est cela, le chiisme : transformer chaque geste banal (se laisser pousser les ongles) en acte de foi.

